Un vent de renouveau syndical souffle sur l’Afrique

Un webinaire organisé par le bureau régional Afrique de l’Internationale de l’Éducation (IERAF) a permis un partage d'expérience enrichissant et bénéfique sur le renouveau syndical entre organisations membres au Cameroun, au Mali, au Sénégal et en Côte d’Ivoire.
 
Les affiliés de l’Internationale de l’Éducation au Mali et au Cameroun sont en effet engagés depuis 2021 dans un projet pilote axé sur le renouveau syndical avec la Fondation allemande Friedrich-Ebert (FES). Ceux du Sénégal et de Côte d'Ivoire ont quant à eux bénéficié, de 2015 et jusqu'en 2020, d'un programme soutenu par la FES et l’Internationale de l’Éducation intitulé « Jeunes enseignant·e·s pour une éducation de qualité et des syndicats performants »
 
Dans ses remarques introductives au webinaire du 23 juin, le directeur régional de l’Internationale de l’Éducation Afrique Dennis Sinyolo a déclaré : « Nous nous réunissons à un moment où les syndicats en Afrique et dans le monde sont confrontés à de nombreux défis : pandémie de COVID-19, conflits, insécurité, changement climatique et atteintes aux droits humains et syndicaux ».
 
Il a aussi regretté que les trop nombreuses situations où des organisations membres de l'Internationale de l'Éducation ont dû se mettre en grève, simplement parce que le gouvernement ne répondait pas à leurs revendications, comme ce fut le cas au Sénégal, au Cameroun ou au Mali. « C'est malheureux, car idéalement, les gouvernements devraient payer à nos membres un salaire décent, afin qu'ils puissent se concentrer sur l'enseignement, et non essayer de trouver le prochain repas ailleurs. »
 
En ce qui concerne notre mouvement syndical, bon nombre d’organisations membres ont du mal à recruter et à retenir de jeunes membres, y compris des femmes, a-t-il également admis.
 
Personne ne doit être exclu si les syndicats veulent se renouveler et relever les défis présents et futurs
 
Pour lui, les jeunes sont souvent mécontent·e·s « à cause des mauvaises conditions de travail, des bas salaires, probablement parce qu'ils ne partagent pas les valeurs syndicales que partagent les anciens. Ils ont besoin de quelque chose de nouveau, qui les dynamise afin de s’impliquer activement dans les activités du syndicat. C'est pourquoi le renouveau syndical est important. »
 
Sinyolo a continué en faisant observer qu’« en tant qu'éducateurs et éducatrices, vous savez que pour nous, améliorer l'enseignement et l'apprentissage en classe n'est pas une tâche ponctuelle. C'est un apprentissage tout au long de la vie. De même, en tant que syndicats, nous devons examiner d'un œil critique nos structures, nos opérations et nos pratiques. Nous devons identifier les menaces auxquelles notre mouvement syndical est confronté. Nous devons identifier les opportunités et les explorer pour le bien de nos membres. Nous devons continuer à assurer le renforcement des capacités de nos membres. Tout cela, c'est du renouveau syndical. »
 
Concernant plus particulièrement les femmes, il a souligné : « Nous devons les recruter, nous devons les mobiliser, nous devons les faire entrer dans les syndicats et leur donner l'opportunité de participer efficacement aux activités syndicales, mais aussi l'opportunité de diriger réellement. »
 
Il a néanmoins insisté sur la nécessité de respecter la valeur et l'expérience des membres plus âgés du syndicat, car, « lorsque l'expérience de nos membres plus âgés et l'énergie des jeunes se conjuguent, alors les miracles se produisent. Membres plus âgés et plus jeunes, personne ne devrait être exclu si nos syndicats veulent se renouveler, grandir et être prêts à relever les défis présents et futurs. »
 
« L’atelier d'aujourd'hui est très important, car il nous permettra de partager nos expériences. Nous espérons que le programme de renouveau suivi en collaboration avec FES sera un catalyseur de collaboration au-delà de la réunion d'aujourd'hui. Nous sommes plus forts et fortes ensemble », a-t-il conclu.
 
Résolution sur le renouveau syndical
 
Anais Dayamba, coordinatrice à l’IERAF, a ensuite rappelé que le programme sur le renouveau syndical tient sa légitimité de la Résolution sur le renouveau syndical adoptée par le Congrès mondial de l’Internationale de l’Éducation en 2019. Cette résolution donne mandat au Bureau exécutif de l’Internationale de l’Éducation pour « identifier et faciliter les occasions de partager les connaissances, l’expertise et les réflexions des affiliés de l’Internationale de l’Éducation vis-à-vis du développement et du renouveau syndical ».
 
Pourquoi le renouveau syndical ? a-t-elle aussi demandé, en avançant les justifications suivantes :
  • Donner aux syndicats la capacité de résister aux tendances négatives, telle que les attaques contre les droits de négociation collective, l’affaiblissement des syndicats, les attaques directes contre les militant·e·s ;
  • Trouver de nouveaux moyens de répondre aux changements de circonstances ;
  • Revitaliser le lien avec les membres et les attirer dans les activités syndicales ;
  • Passer d’organisations de masse de membres à des organisations de masse participatives ; et
  • Aboutir au Renouveau démocratique, dans la société et au sein des syndicats.
Pour Dayamba, il convient d’améliorer la participations des groupes sous-représentés – jeunes, femmes, personnels de soutien – et mettre au points de méthodes novatrices pour s’organiser autour de questions professionnelles tout en maintenant l’aspect de l’action syndicale. Il faut aussi repenser les structures syndicales pour qu’elles soient plus inclusives et participatives, et rendre le syndicat présent dans la vie des membres sur le lieu de travail.
 
Résolution sur les enseignant·e·s, chercheur·euse·s et le personnel de soutien éducatif en début de carrière
 
Revenant sur le projet « Jeunes enseignant·e·s pour une éducation de qualité et des syndicats efficaces », elle a expliqué que ce dernier, centré sur le Sénégal et la Côte d’Ivoire, visait à accroitre la visibilité des jeunes et des enseignant·e·s en début de carrière dans les syndicats pour avoir un impact sur la dimension de genre et pérenniser les syndicats. Il été mis en place suite à l’adoption en 2015 par le 7e Congrès mondial de l’Internationale de l’Éducation de la Résolution sur les enseignant·e·s, chercheur·euse·s et le personnel de soutien éducatif en début de carrière, et suite aux recommandations du réseau OrgNet de l’Internationale de l’Éducation et de la Conférence des femmes de l’Internationale de l’Éducation tenue en 2014. « Ce projet part du postulat que des jeunes bien préparés doivent être prêts à prendre la relève », a-elle dit.
 
Renouveau syndical au Cameroun
 
Lors du panel de discussion « Le projet sur le renouveau syndical au Cameroun et au Mali: activités menées – résultats acquis – difficultés rencontrées », modéré par le coordinateur de l’IERAF Pedi Anawi, le secrétaire général de la Fédération camerounaise des syndicats de l'éducation (FECASE) Thobie Mbassi, a cité différents types de formations en lien avec le renouveau syndical organisées pour des syndicalistes dans son pays, à savoir formation au leadership syndical, formation pour les responsables de la communication des syndicats et séminaire de formation du Réseau des femmes.
 
« Il nous a fallu identifier nos forces et nos faiblesses pour dégager des formations pour venir à bout d’un certain nombre de défaillances identifiées », a-t-il noté.
 
Lors d’activités menées en 2021 dans quatre régions camerounaises, les formations se sont concentrées sur trois volets :
  1. Politique et idéologique : quelles sont les politiques de l’éducation, au niveau national, au niveau international.
  2. Juridique : quelles sont les normes qui organisent le monde du travail, l’activité syndicale, tant au niveau international qu’au niveau local.
  3. Gouvernance syndicale : Comment bâtit-on le pouvoir syndical, comment s’en sert-on ? Qu'en est-il de la mobilisation syndicale, de la gestion des conflits, du financement ?
Selon Roger Kaffo, secrétaire général adjoint de la Fédération des Syndicats de l'Enseignement et de la Recherche (FESER) au Cameroun, une activité importante qui ne rentre pas directement dans le cadre du projet sur le renouveau syndical est l’implantation. « Car nous avons des problèmes d’implantation, préalables même à l’organisation des formations », a-t-il admis. « Compte tenu du budget, nous avons dit que chaque organisation devait assurer elle-même les activités d’implantation dans les régions où nous allions organiser des formations. Je dois féliciter tous les syndicats et toutes les organisations, parce que ces activités d’implantation ont été menées avec un grand succès, et c’est ce succès qui a fait que nos formations ont pu se dérouler sans problème. Résultat, nous avons aujourd’hui une très bonne couverture territoriale du point de vue de l’implantation. Chacun des six syndicats de base est aujourd’hui implanté ou a renforcé son implantation au plan régional ou d’arrondissement département, dans les quatre régions visées : Sud, Littoral, Centre et l’Est. »
 
Luc Nhyomog, président national du Syndicat des travailleurs des établissements scolaires privés du Cameroun (SYNTESPRIC), a aussi reconnu que « ces activités dans le cadre du renouveau syndical nous ont permis de tisser des liens, d’établir de contacts et d‘essayer de voir comment, à l’avenir, on peut mutualiser les forces. Il faut que dans les esprits de nos membres, cette solidarité, que nous avons toujours souhaitée, soit vécue. Cela devait passer par ces échanges d’expertises. »
 
Il a expliqué que « dans les régions, il est bon que, lorsqu’un syndicat se trouve en difficultés par rapport à un sujet précis, qu’il puisse faire appel à ses collègues, d’autres syndicats, pour des échanges. À des moments forts, comme par exemple la Journée mondiale des enseignant·e·s, pourquoi ne pas, de façon régionale, faire que les activités syndicales se fassent ensemble, que l’action menée soit menée de façon collective ? a-t-il ainsi avancé.
 
Renouveau syndical au Mali
 
Parlant de l’expérience de renouveau syndical au Mali, Soumeila Hamida Maïga, chargé de la formation au Syndicat national de l'Éducation et de la Culture (SNEC) a commencé par mettre en lumière que, pour son syndicat, « le renouveau syndical signifie une refondation de notre syndicat pour l’adapter au contexte actuel”.
 
Il a précisé qu’avant de lancer les huit formations sur le renouveau syndical, un questionnaire a été envoyé auquel les structures syndicales dans chaque région pouvaient répondre. Il s’agissait de questionnements sur le fonctionnement, la gouvernance syndicale, la démocratie, la communication, la structuration et la participation et le rôle des jeunes et des femmes dans le syndicat.
 
« C’est pourquoi avant de lancer les formations de 20 personnes, en respectant la parité entre hommes et femmes, nous nous sommes rendus dans toutes les régions du Mali entre juin 2020 et mai 2021. Les résultats sont probants, car il y a désormais une mobilisation très forte au niveau du syndicat. Des débats ont pu se mettre en place sur les difficultés que le syndicat est en train de traverser. »
 
De plus, a reconnu Maiga, nous avons constaté lors de ces formations que la majorité des jeunes et des femmes ne connaissent pas très bien le syndicat. Ces formations leur ont donc permis de connaître le syndicat, de se positionner comme militants et militantes et de se lancer vers l’avenir, s’est-il félicité.
 
Il a souligné : « Les résultats obtenus aujourd’hui montrent que nous sommes parvenus à un bon fonctionnement de notre syndicat au niveau de toutes les régions du Mali. Nous avons donné un souffle nouveau à nos syndicats et sommes repartis sur de bonnes bases. »
 
Diara Traoré, chargée du genre au SNEC, a aussi fait observer qu’« après nos différentes formations, nous avons remarqué un grand changement en termes de motivation et de mobilisation de nos différentes militantes. Cela leur a permis de mieux connaître leur syndicat, de savoir comment revendiquer, etc. Maintenant, les femmes savent que, quand elles sont bien représentées, leurs soucis sont pris en compte. Elles ont compris qu’elles doivent être plus mobilisées, plus motivées. Il existe désormais différents bureaux des femmes dans les différentes régions du Mali”.
 
Le renouveau syndical en Côte d’Ivoire et au Sénégal
 
Abdourahmane Guèye, secrétaire général national de l’Union démocratique des enseignantes et des enseignants (UDEN) du Sénégal, a fait valoir que le renouveau syndical « est pour nous un challenge. Depuis notre cinquième congrès, nous sommes dans la dynamique d’un développement syndical. Nous pensons qu’en nous renforçant, nous allons contribuer à fortifier le mouvement syndical dans son ensemble”.
 
Il a également dit qu’« à nouveau challenge, il nous faut une nouvelle démarche avec cette nouvelle génération qui, en réalité, a besoin d’être accompagnée sur tous les plans ».
 
Pour le Syndicat national des formateurs de l'enseignement technique et de la formation professionnelle (SYNAFETP-CI) de Côte d’Ivoire, son secrétaire général, Raphaël Zouzou, a fait remarquer que le terme de renouveau syndical est « un terme très approprié par rapport aux défis actuels que nous devons relever dans le milieu syndical qui est de plus en plus en perte de vitesse ».
 
Par nos propres moyens, nous avons initié une grande action nationale pour renouveler toutes nos structures de base et nous avons parcouru toute la Côte d’ivoire, de janvier à avril 2022, a-t-il fait valoir. Son syndicat a installé 76 sous-sections et rencontré au moins 23 délégations régionales.
 
Il a ensuite expliqué : « Nous avons insisté sur le genre, parce qu’il y a au moins une dizaine de femmes qui dirigent nos structures locales. Dans mon bureau national de 25 membres, il y a au moins 4 à 5 femmes. De plus, il y a des jeunes qui participent effectivement aux activités syndicales. »
 
Les jeunes femmes syndicalistes prennent le leadership
 
Puis les participant∙e∙s ont écouté le témoignage de Geneviève Ngo Djon, membre de la FECASE du Cameroun et qui a participé à des ateliers dans le cadre du projet « Mieux faire entendre la voix des jeunes dans les syndicats dans la nouvelle normalité de la COVID-19 », visant à promouvoir le renouvellement syndical et à former de jeunes syndicalistes.
 
Si elle s’est félicitée que ces ateliers ont « apporté aux jeunes les connaissances pour impacter leur environnement », elle a néanmoins regretté que, souvent, lorsque les jeunes enseignant∙e∙s quittent le centre de formation, il∙elle∙s sont livrés à eux∙elles-mêmes, surtout dans les zones reculées du pays. Il est important que des collègues plus expérimentés nous guident.
 
Esther Minyem, membre du secrétariat chargée de la formation genre à la FECASE du Cameroun, a quant à elle proposé que l’Internationale de l’Éducation organise des rencontres entre femmes dans la région pour une participation massive des femmes, parce que les femmes ne sont pas autant impliquées que les hommes en raison de leur culture.
 
Elle a de même condamné le fait que « le syndicat a toujours été présenté comme étant un élément qui cause des problèmes dans la vie des uns et des autres. Alors moi j’aimerais bien, pour ce concerne les femmes, que, lorsqu’on organise des ateliers, on puisse faire venir des figures de femmes qui ont pu tirer leur épingle du jeu à partir d’un syndicat. C’est-à-dire qu’on puisse inviter une femme, une personnalité qui vienne témoigner de son expérience syndicale et de ce que cela a pu apporter de bien dans son développement personnel et dans le développement de la société. »
 
Daouda Diakité, secrétaire aux revendications au SNEC du Mali a aussi rapporté que, suite à l’atelier sur le renouveau syndical « Bâtir un syndicat efficace et inclusif » tenu les 14-15 juin 2021, « il y a eu un grand changement, avec un apport considérable d’adhérent∙e∙s ».
 
Florian Lascroux, coordinateur en charge de projets de solidarité et de coopération au développement au siège de l’Internationale de l’Éducation, a enfin mis l’accent sur le fait que les projets sur le renouveau syndicat dans lesquels les syndicats africains sont engagés constituent « des expérimentations qui nous intéressent beaucoup, à approfondir pour voir comment entamer des projets similaires dans d’autres pays. Au Mali et au Cameroun, on voit que ce sont des démarches différentes. Ce sont des projets sur plusieurs années, un effort continu. Ce sont des mesures qui concernent le cœur du fonctionnement du syndicat. Je vois ce séminaire comme une étape et une invitation à poursuivre ces échanges enrichissants. »

[Sat, 27 Aug 2022 12:39:00 +0200] | DIGG THIS

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